vendredi 17 avril 2020

Chronique "Passeurs de mots en temps de confinement"

Chronique « Passeur de mots » - Avril 2020 Il était autrefois, un jour. Les jours allongent leur langueur Le froid s’échappe Brume, vapeur, brouillard Tout résiste, du bois au marais Le soleil visite déjà les demains Le bourgeon n’ose pointer un bout Qui tantôt peut être dévoré Par quelques visiteurs effrontés Le rayon se mêle au vent coulis Le froid n’en fait encore qu’une bouchée Et déjà d’autres rayons arrivent Parfaire une besogne minuscule. La saison hésite, pourtant couve La cane, chante la mésange. Farouche mais tenace Les jours allongent leur grandeur. Cette mésange, cette sittelle, ce gros-bec, cette tourterelle... Ces oiseaux n'osaient venir près de chez moi jusqu'à présent. Effrayés sans doute par le va et vient des habitants de la maison. Aujourd'hui le va et vient a disparu, les oiseaux retrouvent leur place. Est-ce à dire que les gens ne sont pas opportuns dans la nature ? Nous savons depuis trop longtemps qu'il y a un décalage flagrant entre l'expansion humaine et son cortège nuisible et cette nature qui d'un seul coup se retrouve apaisée, vivante, présente, qui veut survivre presque à tous prix. Nous sommes déjà trop culpabiliser pour ne pas ajouter à la morosité ambiante. Des injonctions de comportements, nous en recevons tous les jours. Nous les appliquons souvent. La planète est en voie de destruction, je fais ce que je peux mais je n'ai pas toutes les clefs en main. Je ne décide pas de consommer toujours plus, je ne décide pas de commander des tomates à l'autre bout du monde, je ne décide pas de faire travailler des gens mal payés pour me vêtir, je ne décide pas de changer de téléphone ou de voiture tous les ans, je ne décide pas de fabriquer et vendre des armes pour tuer. Dans quelle humanité ai-je atterri ? Aujourd'hui je suis obligé de me méfier de l'autre, demain qui va m'assurer que l'autre n'est pas porteur d'un truc épouvantable. Le lien que je pouvais entretenir, au nom de cette humanité, on est en train, dans ce pays de m'en priver. Je jure sur l'honneur (c'est quoi l'honneur, au fait) que je vais chercher mon pain !!! Au moyen-âge, il y avait des octrois aux portes des villes, aujourd'hui il y a des drones sur nos têtes pour nous surveiller. Prison à ciel ouvert. Dans quelle humanité je suis en train d'évoluer. C'est pour notre bien, c'est pour vous protéger, c'est pour etc. Je n'y crois plus, je n'y crois pas. Je reprends volontiers à mon compte les propos de la sociologue Monique Pinçon-Charlot : le capitalisme et ses prêtres sont responsables de ce qui nous arrive. J'ouvre les yeux, je vois cette chenille qui grignote une fleur de mon jardin, je vois le troupeau de fourmis qui vaque à cette vie parallèle, je vois l'hirondelle porteuse du Sahara qui, étourdit de silence vient encore occuper le nid laissé l'an passé. La vie reprend ? Non, elle est toujours là mais on ne la voyait pas trop, occupés que nous sommes par des courses en avant permanentes. Je vais maintenant, apprécier avec délectation ce prélude de Chopin (celui composé à Valldemosa, en pays Majorquin), je vais goûter la poésie de Barbara, je vais m'enivrer des paroles de Maître Gims et je vais continuer à prendre la plume pour coucher sur la feuille les méditations que m'inspirent la réclusion contrainte. Un conseil ? En ai-je le pouvoir ? Prenez un cahier tout neuf, un stylo plume rempli de la meilleure encre. Quand vous pourrez être tranquille, installez-vous devant la plus grande fenêtre de votre maison et laissez courir sur les pages de votre cahier la main qui tient le stylo. L'écriture est un vrai miracle. C'est pour vous, pour vous seul. Point de publication en vue. La méditation silencieuse va opérer des merveilles, vous verrez se dessiner sur ces pages, tantôt encore blanches, des signes de rédemption évidents. Romain Gary en 1968 disait : "Il n'est pas douteux que votre disparition signifiera le commencement d'un monde entièrement fait pour l'homme. Mais laissez-moi vous dire ceci, mon vieil ami, dans un monde entièrement fait pour l'homme, il se pourrait bien qu'il n'y ait pas non plus place pour l'homme. C'est ainsi, monsieur et cher éléphant, que nous nous trouvons, vous et moi, sur le même bateau, poussés vers l'oubli par le même vent puissant du rationalisme absolu. Dans une société vraiment matérialiste et réaliste, poètes, écrivains, artistes, rêveurs et éléphants ne sont plus que des gêneurs." Pour finir, je vous offre ces quelques lignes sorties de mon cahier : Amer est l’isolement Douce est la solitude Foule de solitaires Isolés de l’intérieur Rongé de mélancolie Vie es-tu échappement Ou alors infinitude Marche vers d’autres terres Où l’oubli peut-être bonheur Et bonheur peut devenir vie.

dimanche 14 octobre 2018

A propos de "Le coeur blanc" de Catherine Poulain

Les mots, les phrases ont une force incroyable. Catherine Poulain nous embarque dans un tourbillon de profondeur humaine. Pas de description inutile, les dialogues se mêlent au récit. Elle explore les profondeurs de l'âme de ces saisonniers qui vont "faire" les lavandes, qui vont "faire" les prunes, qui vont "faire" les vendanges etc. On côtoie tour à tour des femmes, des hommes cassés par la vie et qui vont se réfugier dans la boisson pour "être ensemble". On ne décroche pas du livre. On suit Rosalinde, on suit Mounia et les autres, on pleure parfois avec l'auteur (c'est elle qui l'a dit aux Correspondances de Manosque cette année 2018). Quelques envolées lyriques parfois, pour respirer, mais surtout le fond de l'âme, les déchirures de la vie pour fuir un quotidien, une enfance, un clan familial trop difficile à supporter. La liberté avant tout, mais à quel prix ! A lire et à conseiller, plus fort encore que "Le grand marin". Une écriture qui vient des tripes et qui ne peut que vous bouleverser.

A propos de "Le train d'Erlingen" de Boualem Sansal

Jamais je n'ai trouvé un livre aussi ennuyeux, insipide et compliqué. Autant j'apprécie le personnage pour son anti-islamisme avéré et revendiqué, autant, parfois Boualem Sansal devrait s'abstenir d'écrire un tel flot de fils difficile à démêler ! Pourquoi faire simple etc. On s'endort au long du livre, on a envie de lâcher prise très rapidement. On va jusqu'au bout parce que l'on pense que l'affaire va finir par se décanter. Hélas, il n'en est rien. Dommage. Quand on entend parler l'auteur, on comprend que l'islamisme est son combat, quand on le lit on est aux antipodes de la compréhension.Pour moi la cible est ratée. Que l'on ne vienne pas me dire que je n'ai rien compris à son combat, bien au contraire !!!

jeudi 22 mars 2018

A propos de "L'oreille de Van Gogh" de Bernadette Murphy

Quel travail ! Une enquête digne d'un vrai polar. A recouper des éléments venants de différentes sources, des intuitions, des lectures, des entretiens : Bernadette Murphy vient rétablir quelques vérités sur ce triste épisode de la vie du peintre. Bien sûr, qu'il s'est coupé l'oreille, mais Rachel n'était pas une prostituée. Comment est-il arrivé à cette extrémité ? Une étude de la psychologie de Vincent, son cheminement spirituel, son désir de "faire le bien autour de lui" et malgré tout ces soucis qui relèveraient aujourd'hui de la psychiatrie apportent au lecteur un complément utile et indispensable pour comprendre et encore plus apprécié (s'il en était besoin) l'immense talent d'un des plus grands peintres du XIX° siècle. Un tableau vendu de son vivant ! Deux médecins qui, à Auvers sur Oise, pensent que Vincent est intransportable après son coup de feu fatal ! et malgré tout des gens (pas tous) bienveillants à Arles. Et bien sûr son frère qui le soutiendra jusqu'au bout. La liste des ouvrages consultés par l'auteur et une abondance impressionnante de notes viennent parfaire ce remarquable ouvrage publié chez Actes Sud.

Le 22 mars 1968

Il y a 50 ans, comment l'aurais-je su ? J'étais Place de la Sorbonne à Paris, travail dans la librairie des Presses Universitaires de France. Mai 68 vécu de manière curieuse : Cohn bendit lançant un pavé sur un car de flics, Geismar, Sauvageot haranguant les foules sur la Place. Des pavés qui volaient, des flics qui poursuivaient les gens (j'en ai fait partie) jusque dans les couloirs d'immeubles, une matraque à la main. Les transports en commun paralysés, l'hébétude partout : comment les choses allaient évoluer ? Plus tard dans le mois, la Rue Soufflot en proie aux flammes des voitures calcinées, les grilles des arbres arrachées et mis en travers du Boulmich, quelques pavés déchaussés et servant de barricades. Du haut de mes 18 ans, je ne voyais pas trop l'enjeu de ce débordement, pourtant au cœur du Quartier Latin ! Panique du pouvoir, de Gaulle partant pour Baden Baden à la rencontre de Massu, on pensait qu'il allait revenir avec des chars, tant la situation n'était plus sous contrôle. Tous les jours apportaient un lot de nouveautés : je me souviens avoir eu la visite, dans la librairie, d'Alain Bombard qui venait soutenir les grévistes que nous étions. Grille du magasin fermée, craignant les "casses" des "jeunes, étudiants, moins jeunes" qui se relayaient sur le Boulevard. Au bout d'une semaine, le chaos était installé pour un moment : les ordures amoncelées, les rues impraticables (voitures incendiées, pavés déchaussés, grilles d'arbre en travers, quelques arbres abattus...)les charges des uns et des autres comme si une guerre était déclarée sur Paris.Souvenirs épars mais encore très présents à mon esprit aujourd'hui 22 mars 2018 !

mercredi 22 novembre 2017

Les excellents livres du moment

A lire toutes affaires cessantes : l'excellent livre d'Alice Zeniter>> L'art de perdre publié chez Flammarion. Les harkis, souvent oubliés après les "événements" d'Algérie, seraient-ils enfin réhabilités ? A travers un roman très autobiographique, beaucoup d'émotions et de pudeurs jalonnent ce texte qui fait aussi la part belle au silence. Le destin d'Ali va basculer et connaître le camp de Rivesaltes et les camps forestiers où la vie ressemble plus à de l'exploitation sociale qu'à une véritable "réinsertion" dans la France pour laquelle "ils" avaient voulu là-bas, croire. Son fils ne comprendra pas le parcours de son père et sa petite fille attendra les attentats de 2015 pour se poser des questions sur les origines de sa famille dont elle ignore tout. Le second est Zabor (publié chez Actes Sud) de Kamel Daoud, livre dense, intelligent, riche, courageux. Un écrivain (tout comme Sansal, Khadra...)qui ose parler de l'Islam et ses travers. La liberté de créer confrontée aux livres sacrés, c'est la philosophie de Daoud. A travers ce roman exceptionnel, Zabor viendra apporter la puissance de son écriture face à l'obscurantisme rémanent de quelques illuminés.

jeudi 30 juin 2016

A propos de "Meursault, contre-enquête" de Kamel Daoud

On hésite entre colère sourde, exaltation, besoin de justice. Kamel Daoud veut ou va redonner à l'Arabe tué, dans "L'étranger" de Camus une vraie personnalité ? Eté 42, cinq balles claquent. Un arabe est tué sur une plage déserte d'Algérie. Le meurtrier sera condamné à mort pour d'autres faits, notamment pour avoir mal enterré sa mère et en avoir parlé avec beaucoup d'indifférence. Le crime est dû au soleil, à la chaleur, à l'oisiveté, à la jalousie, à une vengeance ? Daoud met en scène un homme, Haroun, qui parle à un universitaire (qui connaissait Meursault) dans un bar d'Oran. Il va lui raconter une partie de sa vie et affirmer qu'il est le frère de l'Arabe tué sur la plage. Il a une mère, lui aussi avec qui il ne s'entend pas trop bien. Elle veut demander justice pour le meurtre de son fils et du coup en oublie qu'elle a un autre fils, bien vivant celui-là. Haroun a sept ans au moment des faits, alors il va extrapoler, inventer un assassinat "digne" et redonner chair à ce frère, Moussa, disparu. Il crie haut que lui est vivant : il enrage de ne pouvoir rencontrer l'assassin de son frère. Roman en miroir du livre de Camus (pourtant jamais nommé). Ce n'est, évidemment pas une suite de l'Etranger mais plutôt un contre-point. Haroun, n'est pas ou peu croyant, ne suit pas les préceptes religieux des musulmans et va donc mener une guerre personnelle dans un contexte politique au bord de l'explosion. On lui a volé son enfance en même temps que Moussa. L'écriture est belle, pesante, triste. Journaliste engagé, Daoud met l'accent sur la complexité des héritages du colonialisme et pose clairement la question de l'Algérie d'aujourd'hui : "...tu ne peux pas comprendre ce qu'endure un vieillard qui ne croit pas en Dieu, qui ne va pas à la mosquée, qui n'attend pas la paradis, qui n'a ni femme ni fils et qui promène sa liberté comme une provocation."